Techn’hom Time Machine, la machine à remonter le temps

Publié le 6 mai 2021

Rencontre avec Marina Gasnier, professeure à l’UTBM (Université de Technologie Belfort Montbéliard) en histoire des techniques et épistémologie du patrimoine industriel, et qui exerce ses recherches au sein du laboratoire RECITS (1). Depuis 2019, elle est aussi Directrice du Pôle Humanités de l’université. Depuis 2005 le parc Techn’hom, héritier de l’histoire industrielle de Belfort, est l’un de ses objets de recherche.

Les sciences de l’esprit pour former des ingénieurs de la complexité

Depuis l’origine, les trois universités de technologie (Compiègne, Troyes et Belfort) s’accordent sur l’importance à donner aux Humanités, un choix fort et revendiqué. A Belfort en particulier, la technologie abordée par le prisme des sciences humaines et sociales a pour ambition de « former des ingénieurs technologues, humanistes et citoyens, pas de simples techniciens ». Ces futurs « ingénieurs de la complexité » auront la responsabilité de construire un avenir « soutenable ». Ils devront donc être conscients du monde dans lequel ils évoluent, des hommes qui les entourent, et des enjeux sociétaux pour demain ; les « sciences de l’esprit » les accompagneront pour cela tout au long du cursus, afin de les aider à prendre le recul nécessaire, développer un esprit critique, et comprendre le sens et la portée des innovations qu’ils vont avoir à développer.

L’enjeu de l’archéologie industrielle et de la reconversion du patrimoine

Pour Marina Gasnier, tout a débuté par une formation en archéologie et histoire de l’art à Rennes, région dont elle est originaire. Diplôme en poche, sa passion pour l’archéologie industrielle la conduira dans les années 2000 à participer aux politiques publiques menées par l’Inventaire général dans le domaine du patrimoine industriel, scientifique et technique. Recrutée en 2005 par l’UTBM, elle y trouve « des conditions matérielles et humaines exceptionnelles, une approche originale et une équipe dynamique ; le mode de fonctionnement et de travail avec les industriels et les acteurs locaux est une vraie richesse ». Elle se consacre depuis à l’étude des processus de reconversion du patrimoine industriel, au plus près des acteurs de terrain et au rôle accordé à celui-ci dans les politiques urbaines.

Les usines SACM et DMC de Belfort en 1913

Depuis 2015, elle s’est engagée dans une réflexion interdisciplinaire mêlant les sciences historiques et celles de l’ingénierie. L’un des objectifs est d’approfondir la connaissance des matériaux anciens dans la perspective du réemploi du bâti existant. Il s’agit d’apporter des éléments de réponse à la préservation du patrimoine industriel au titre de support historique d’une part, et de sa contribution aux défis environnementaux d’autre part.

Techn’hom Time Machine pour remonter aux origines de l’épopée industrielle de Belfort

Elle a conçu en parallèle le projet « Techn’hom Time Machine ». Cette sorte de machine à remonter le temps reconstituera en 3D le parc Techn’hom, cet ancien quartier industriel toujours en activité depuis ses origines. Ce projet interdisciplinaire dans le domaine de l’archéologie industrielle avancée se veut toutefois bien plus qu’une simple modélisation ; ce sera tout à la fois un outil de recherche fondamentale et appliquée, un formidable outil de valorisation et de médiation culturelle ainsi qu’un outil de conservation et de transmission du patrimoine industriel.

Mais pourquoi Techn’hom ? L’identité industrielle de Belfort s’est forgée dès le XVIIème siècle à travers une activité sidérurgique et métallurgique puis au XIXe siècle grâce au développement de l’industrie textile. Techn’hom est l’héritier direct de ces deux secteurs d’activité avec l’implantation à la fin du XIXème siècle de deux grandes entreprises alsaciennes : la filature Dollfus, Mieg et Cie (DMC) et la Société alsacienne de constructions mécaniques (SACM), toutes deux installées à Belfort pour conserver leur marché français lors de la guerre de 1870.

Gravue de la filature DMC de Belfort au début du XXème siècle

Techn’hom, né de la fusion de deux sites ancestraux

Né en 2005 de la réunion de ces deux sites industriels jusque-là distincts, Techn’hom est aujourd’hui un parc d’environ 110 hectares à quelques minutes du centre-ville qui regroupe plus d’une centaine d’entreprises et plusieurs milliers d’emplois. Avec une telle emprise spatiale, cet héritage industriel est l’une des rares réhabilitations à vocation exclusivement économique (industrielle et tertiaire), adossée à des structures de recherche et de développement puissantes, notamment l’Université de Technologie Belfort Montbéliard (UTBM).

De l’épopée de DMC et de la SACM, en passant par celle de Bull, d’Alstom, et General Electric, le site ne cesse de se réinventer. En 2005, le site qui a souffert de ses crises et restructurations successives, voit ses espaces publics se dégrader et son patrimoine immobilier sous-exploité. Porté par Tandem, conçu par le Cabinet Reichen et Robert un grand schéma d’urbanisme se déploie, ainsi qu’un vaste programme de requalification des bâtiments et des espaces publics. Techn’hom se forme alors : un parc urbain d’activités qui évolue dans un environnement politique et économique, tendu entre la nécessité de s’inscrire dans une dynamique d’ouverture au service d’un territoire et le désir de respecter la valeur patrimoniale du lieu.

Extension contemporaine sur bâtiment historique DMC – architecte Marc Warnery pour Tandem

Avec « Techn’hom Time Machine » l’objectif sera de remonter l’histoire du site depuis ses origines, de retracer l’évolution des infrastructures sociales nées de l’industrie (les quartiers ouvriers par exemple), l’évolution des bâtiments au fil du temps, ainsi que celle des ateliers et des machines, et même l’évolution du geste technique. En combinant archéologie expérimentale et numérique, plusieurs approches, plusieurs sources, il sera possible de réinscrire le geste manuel dans le temps jusqu’à sa mécanisation. La réflexion sur le patrimoine ouvre ici sur de nouveaux horizons : l’idée d’une génétique des savoir-faire, d’une lignée technique qui permet de comprendre comment la gestuelle a été reproduite par la machine, en identifiant les continuums et les ruptures technologiques. Avec ce projet, c’est une nouvelle approche dans le champ du patrimoine qui nous est proposée à la fois complexe et riche, porteuse de retombées multiples pour les sciences de l’ingénieur ou les applications dans le domaine muséographique, transposable dans d’autres régions. Marina imagine déjà à terme reconstituer le maillage du tissu industriel nord franc-comtois, retracer et comprendre les logiques d’industrialisation-désindustrialisation-réindustrialisation de ce territoire.

Pour Marina, Techn’hom amène à réfléchir au concept même de patrimoine, à sa lisibilité et à son rapport à l’Homme, à l’histoire et à son territoire. « Techn’Hom c’est quelque chose d’extrêmement important pour l’image du Territoire de Belfort, qui lui confère une épaisseur historique. C’est un espace riche de ses bâtiments bien sûr, mais aussi de ses savoir-faire et de ses compétences. Et cela n’existe pas sur tous les territoires ; c’est important de le sauvegarder, et de pouvoir continuer à le développer tout en préservant son identité ».

(1) Le laboratoire FEMTO-ST/RECITS de l’UTBM (Recherche et Etudes sur le Changement Industriel, Technologique et Sociétal) regroupe une équipe de 15 chercheurs pluridisciplinaires qui pensent et étudient la technique et l’évolution technologique du point de vue des sciences humaines et sociales. RECITS propose une expertise scientifique sur la manière dont les techniques peuvent « faire société », sur le processus de conception, ainsi que sur les principes et les modalités qui gouvernent le changement technique.